Le ministère de la Justice, une mission cinéma où la création fait loi

Le ministère de la Justice, une mission cinéma où la création fait loi

26 avril 2024
Cinéma
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Tribunal de Saintes
Tribunal de Saintes (« Anatomie d’une chute ») Dylan Marchal

Tourner un film dans un tribunal ou une série dans une prison, c’est possible avec le soutien de la Mission Cinéma du ministère de la Justice. Éclairage avec Perrine Piat, responsable des fictions et de la valorisation du patrimoine au sein de la Chancellerie.


En 2012, l’État et l’Agence du patrimoine immatériel de l’État (APIE), chargée d’accompagner les services publics dans la valorisation de leur patrimoine, décident d’unifier les procédures d’accueil de tournages dans les lieux qui dépendent du ministère de la Justice. Jusqu’alors, chaque demande était traitée au cas par cas par les directions et les établissements concernés, qu’il s’agisse des prisons, des tribunaux ou des centres gérés par la Protection Judiciaire de la Jeunesse (PJJ).« Il y a eu, en 2012, une volonté du gouvernement d’homogénéiser l’accueil et l’accompagnement des productions cinématographiques et audiovisuelles par les différents ministères ». Cette décision a donné naissance à la Mission Cinéma du ministère de la Justice, qui aujourd’hui centralise toutes les demandes : « Nous nous occupons des tournages dans les prisons et les tribunaux, pour offrir un service plus harmonieux, et plus compréhensible de l’extérieur ». Longs métrages, courts métrages étudiants ou séries télévisées : en 2023, 80 tournages ont bénéficié de l’accompagnement de la Mission Cinéma du ministère de la Justice.

En moyenne, cette Mission Cinéma reçoit 130 demandes par an. Un engouement pour le monde judiciaire expliqué par Perrine Piat : « Aujourd’hui, nous pouvons voir ou produire des images de tout, tout le temps. Puisque les caméras n’y sont pas autorisées, les prisons et les tribunaux font exception. Ces endroits restent mystérieux et fascinants pour les scénaristes, les réalisateurs et le public ».

Un vaste patrimoine

Au total, 164 tribunaux judiciaires et 190 établissements pénitentiaires, répartis à travers la métropole et les Outre-mer, peuvent être mis à disposition pour les tournages. « Il y a de quoi faire », s’amuse Perrine Piat. Un vaste patrimoine aux architectures variées : « Souvent, l’image communément partagée du tribunal est une salle d’audience ancienne et boisée. En réalité, beaucoup de tribunaux ont été rénovés et sont désormais très modernes, comme le tribunal judiciaire de Paris par exemple ». Il en va de même pour les prisons. « Certaines sont neuves ou ont été rénovées récemment, et ne correspondent pas à l’imaginaire courant ». La Mission Cinéma dispose de ce vivier d’établissements pour répondre au mieux à l’esthétique désirée par les réalisateurs, tout en essayant de mettre en avant une vision réaliste de la justice.

Les centres de la PJJ sont en revanche moins utilisés. « Un centre éducatif fermé ressemble à un établissement scolaire. Il est plus simple pour les productions de reproduire ce décor à l’extérieur ».

La Mission Cinéma repère les lieux disponibles pour les tournages et organise le travail des équipes pour respecter l’activité normale des sites. « C’est la partie la plus contraignante, affirme Perrine Piat, les tribunaux sont très occupés, et la plupart des prisons le sont en permanence ». Planifier des tournages dans ces lieux demande de s’adapter. Concernant les tribunaux, les périodes de vacations judiciaires sont idéales car elles impliquent une activité moins intense. Du côté des prisons, la Mission Cinéma collabore avec la Direction interrégionale des services pénitentiaires (DISP). « Les chefs d’établissements nous disent ce qui est possible ou non. Parfois, certaines ailes sont désaffectées ou en travaux, ce qui est parfait pour tourner. Ou alors, certaines prisons ne sont pas encore ouvertes et donc disponibles, mais elles ont un aspect trop neuf qui plaît moins aux productions ».

En contact avec les productions et les chefs d’établissement, la Mission Cinéma fait de la pédagogie. Elle sensibilise les équipes de cinéma à la singularité des lieux où elles vont tourner, et prépare les personnels des établissements à accueillir les tournages. « En prison, il peut y avoir des imprévus, au tribunal aussi. Nous essayons de favoriser le dialogue entre les productions et les personnels d’établissements, pour que les premières obtiennent les images qu’elles souhaitent et que les seconds soient satisfaits de les accueillir ».

« Une image réaliste de la justice »

Outre la mise à disposition des lieux de tournage, la Mission Cinéma propose aussi d’accompagner les équipes dans l’écriture des scénarios. Un comité de relecture, composé de magistrats et de greffiers passionnés de cinéma, es scripts et rend des avis et des conseils sur les questions de procédure. « L’imaginaire courant de la justice est souvent inspiré de la justice américaine, que nous pouvons voir au cinéma ou à la télévision. Il est très fréquent que le comité relise des scénarios où le juge a un marteau, voire une perruque : des attributs qui n’existent pas en France ! ».

Les scénaristes ou réalisateurs qui le souhaitent peuvent aussi participer à des immersions dans les tribunaux ou dans les prisons pour observer de l’intérieur ces établissements et leur fonctionnement. Perrine Piat se souvient de l’accompagnement de la réalisatrice Jeanne Herry, pour son film Je verrai toujours vos visages (avance sur recettes avant réalisation du CNC) : « Elle a non seulement fait une immersion en prison, mais en plus suivi une formation de justice restaurative pour connaître au mieux son sujet (…) C’est un film de qualité qui donne une image réaliste de la justice. »

La Mission cinéma va aussi à la rencontre des scénaristes et réalisateurs : « Nous ne répondons pas uniquement aux demandes. Nous sommes aussi proactifs ». Participation à des rencontres pour présenter les métiers de la justice, présence dans des salons et des festivals, intervention dans des écoles… Autant d’actions pour mettre en lumière des aspects moins connus du travail judiciaire. « Certains métiers et procédures sont très souvent montrés à l’écran, d’autres beaucoup moins. La justice civile, par exemple, est rarement représentée au cinéma et à la télévision. C’est pourtant celle qui concerne le plus de monde ».

Pour combler ce déséquilibre de représentation, les magistrats peuvent suivre des formations pour apprendre à accompagner et conseiller au mieux les équipes de cinéma. « Nous aidons les productions à donner une image de la justice qui soit la plus juste possible ».

« Les surveillants ont fait de la figuration »

Parmi les films récemment accompagnés par la Mission Cinéma du ministère de la Justice, notons Anatomie d’une chute de Justine Triet, Palme d’Or, César du meilleur film et Oscar du meilleur scénario (Avance sur recettes avant réalisation du CNC). « L’équipe de Justine Triet m’a contacté en octobre 2021. Elle recherchait un tribunal près de Chambéry pour tourner en hiver, comme l’intrigue se déroule en Savoie », raconte Perrine Piat. « En dehors des vacations judiciaires, tous les tribunaux qui convenaient au niveau esthétique étaient très occupés, j’ai passé huit mois à les solliciter les uns après les autres, en essayant de faire bouger les calendriers et en m’éloignant de plus en plus de Chambéry, j’ai finalement trouvé un Palais de Justice qui convenait parfaitement à Saintes en Charente-Maritime, et ils ont tourné au printemps ». L’équipe de décoration du film a modifié plusieurs éléments de la salle d’audience : le velours rouge des sièges est devenu du cuir vert, le sol a été refait et une grande peinture a été réalisée derrière la place du président d’audience. « À l’issue du tournage, l’équipe a demandé au président du tribunal s’il voulait conserver la décoration du film ou remettre tout en état. Aujourd’hui, la salle a toujours la même apparence ! ».

Le long métrage de Justine Triet a également bénéficié de l’aide du comité de relecture : « Nous lui avons fait relire le scénario. Il n’a rien changé et a simplement donné quelques conseils de vocabulaire. Le récit était déjà très bien construit et documenté ».

Plusieurs autres films dont la sortie est prévue prochainement ont été accompagnés par la Mission Cinéma. C’est le cas de La Prisonnière de Bordeaux de Patricia Mazuy, avec Hafsia Herzi et Isabelle Huppert dans les rôles principaux, tourné en partie à la prison de Mont-de-Marsan dans les Landes, mais aussi du Comte de Monte-Cristo, signé Alexandre De La Patellière et Matthieu Delaporte, avec Pierre Niney en tête d’affiche. Les équipes du film ont investi pendant quelques jours la Cour d’appel de Paris.

Perrine Piat se souvient particulièrement du tournage du prochain film de Daniel Auteuil, Le Fil, qui a occupé pendant dix jours le tribunal de Draguignan, et trois jours le centre de détention de Tarascon. « Les surveillants ont fait de la figuration, l’équipe de tournage a été géniale. Daniel Auteuil a prévu d’organiser des projections dans la prison et au tribunal. Il s’est même prêté au jeu des autographes. Un très bon souvenir ».

Mettre de la vie différemment dans des établissements parfois chargés de lourds enjeux humains est un autre des engagements de la Mission Cinéma. « Voir des personnalités comme Josiane Balasko, Isabelle Adjani, Yvan Attal ou Daniel Auteuil venir dans un tribunal ou une prison est enthousiasmant pour les personnels qui y travaillent. Permettre ces rencontres fait aussi partie de la valorisation du patrimoine immatériel de l’État ».

Contacter la Mission Cinéma du ministère de la Justice : tournages-decors@justice.gouv.fr