Nathalie Coupin : « Lier pédagogie scolaire et projet culturel motive les élèves »

Enseignante à l'école primaire Julien-Lacroix (Paris, XXeme arrondissement), Nathalie Coupin a inscrit sa classe de CM1 au programme Les enfants des Lumière(s). Retour sur les enjeux de cette expérience pédagogique.

 

 
 
 

Pourquoi avoir souhaité participer au programme Les Enfants des Lumière(s)  et y inscrire votre classe de CM1 ?

 
Cela fait maintenant 5 ans que je travaille, avec mes classes, autour de projets culturels en partenariat avec des institutions (Théâtre National de Chaillot, Opéra de Paris). J’en suis arrivée à la conclusion qu’il s’agissait d’expériences pédagogiques riches, une façon passionnante de travailler avec mes élèves, dont je ne pourrais aujourd‘hui plus me passer. Lorsque j’ai entendu parler du programme Les Enfants des Lumière(s), j’ai tout de suite postulé afin de pouvoir y intégrer ma classe sur deux années, car je savais ce que pouvait apporter le fait de lier de la pédagogie purement scolaire à un projet culturel.
 

Quels sont les avantages de cette façon de travailler ?

 
Elle répond à plusieurs objectifs pédagogiques. Tout d’abord, ce sont des élèves, dans leur globalité même si ce n’est pas forcément le cas pour tous, pour lesquels les exercices faits en classe n’ont pas forcément de sens, ne sont pas ancrés dans une réalité. En clair : ça ne leur parle pas vraiment. Ils appliquent, mais scolairement. Alors que le fait d’intégrer ces apprentissages, comme la lecture, l’étude de la langue et la production d’écrits, dans le cadre d’un projet porteur, comme celui-ci, fait sens pour eux et leur permet de travailler sans même s‘en rendre compte, et avec beaucoup de motivation. C’est un vrai moteur. Pour préparer la rencontre avec Jean-Pierre Jeunet, nous avons par exemple fait de la lecture d’affiches, regardé des extraits vidéos, émis des hypothèses autour de ceux-ci, produit des textes en travaillant la grammaire… Si j’avais fait cela sous forme d’exercices purs et durs, ils l’auraient fait en étant simplement des élèves, il n’y aurait pas eu autant d’implication personnelle. C’est un pont, qui facilite même ensuite le travail purement scolaire.
 

C’est aussi un moyen de leur faire découvrir des pans de la culture vers lesquels ils n’iraient pas forcément ?

 
Oui. C’est une véritable ouverture culturelle, car ils ont accès à des lieux et des films qui leur étaient jusqu’ici étrangers. C’est un aspect important à mes yeux, car c’est quelque chose qui peut leur manquer beaucoup. Ils sont parisiens et vivent donc entourés de musées, de monuments, de cinémas… La culture prolifère mais ils n’y ont pas forcément accès. C’est donc aussi leur donner les clés de la ville ! Par ailleurs, ce sont des enfants qui ont besoin d’avoir confiance en eux. Or être entourés d’adultes fait qu’ils se sentent importants et fiers de porter ce projet. Cette façon de regonfler leur propre estime rejaillit ensuite positivement sur le scolaire. C’est enfin un bon moyen de les initier au travail en commun, collaboratif.
 
Jean-Pierre Jeunet présente aux élèves l'exposition Caro/Jeunet, organisée à la Halle Saint-Pierre (© CNC)
 

Comment s’organise, en amont, le travail autour de ce programme et des activités proposées ?

 
Nous avons orienté le projet sur la ville de Paris. Parce que ce sont des habitants de Ménilmontant, mais qui sortent peu de leur quartier. L’idée, c’est d’élargir progressivement leur sphère, en faisant du tourisme à Paris et en les nourrissant de tout ce qui a été créé culturellement autour de leur ville. Trois films ont été sélectionnés : Le Fabuleux destin d’Amélie Poulain, Un Américain à Paris et Les Lumières de la ville. Chacune de ces sorties est précédée d’une présentation du réalisateur, de la projection d’extraits, de l’émission d’hypothèses, à partir de ces extraits, sur ce qu’ils vont voir, d’abord à l’oral puis à l’écrit. J’essaie aussi de trouver des citations clés du film, pour que nous les interprétions ensemble. Il y a aussi un travail fait sur le comportement collectif dans une salle de cinéma, dans les transports…
 

Et au retour de la sortie ?

 
Il y a en premier lieu le compte-rendu de la sortie, puis nous travaillons sur des techniques de production d’écrits comme le résumé ou encore l’analyse d’éléments précis (par exemple les différents sentiments exprimés dans Les Lumières de la ville). Le film de Chaplin a aussi été l’occasion de faire un travail corporel, en reproduisant la scène très chorégraphiées du combat de boxe. Nous avons également mené un travail sur les expressions du visage, à la fois en vocabulaire et en mimant, en prenant des photos qui seront exposées à la fin de l’année. Nous allons travailler de la même manière autour du Fabuleux destin d’Amélie Poulain. Nous avons par exemple récupéré un nain de jardin, qui va voyager de famille en famille, avec un appareil photo. Chaque élève prendra une photo dans son foyer. Un travail d’écriture sera ensuite mené pour expliquer la photo. Enfin, en avril, il y aura le tournage de leur court métrage avec, en amont, l’écriture du scénario, avec la réalisatrice Pauline Laplace.
 

Quels sont les retours des élèves sur les films ?

 
Il a d’abord fallu les convaincre de l’intérêt pour eux de ceux-ci ! Par exemple dépasser l’obstacle du muet et du noir et blanc, ce qui n’a pas été évident ! Quant à leurs avis, ils sont toujours argumentés. Au début, ils se contentent d’un « J’aime » ou « J’aime pas », mais je les pousse pour qu’ils soient plus précis. Pour prendre l’exemple d’Amélie Poulain, ils ont été très sensibles à l’idée de vouloir rendre les gens heureux sans le montrer. Ils ont en revanche été très gênés par les scènes plus intimes, et par tout ce qui concerne le « sexuel ». Cela leur a procuré une gêne incroyable mais qu’ils savent exprimer. Cela donne lieu à des débats, que je tente en tout cas de lancer ! Pourquoi est-on ainsi plus gênés par une scène avec un bisou que par une scène de guerre avec de l’hémoglobine partout ? Il y a beaucoup de choses qu’ils montrent, mais dont ils n’ont pas conscience. Il faut les amener à les verbaliser.
 

Cette expérience vous permet donc aussi de les sensibiliser au pouvoir de l’image ?

 
Cela va être fait. Par rapport à Amélie Poulain, je leur ai demandé quelles scènes les avaient gênés. Ils ont cité la scène dans les toilettes avec Isabelle Nanty. Je leur ai alors demandé ce qu’ils avaient vraiment vu ? Cela a été l’occasion d’aborder la question de la suggestion.
 

L’idée est également de présenter les différents métiers du cinéma ? Voire de faire naître des vocations ?

 
Faire naître des vocations n’est pas mon objectif premier. Mais le but, oui, est clairement de leur faire connaître le plus grand nombre de métiers possible, et surtout qu’ils comprennent que ceux-ci ne sont pas hors de portée pour eux. Dans l’univers du cinéma, il y a toute une part de rêve. J’ai bien aimé qu’ils puissent rencontrer Jean-Pierre Jeunet, car cela éloigne l’idée de starisation, d’étoiles inaccessibles. Là, il y a eu de vraies rencontres avec des gens simples et proches d’eux. Cela crée des ponts entre eux et l’univers du cinéma. A défaut de vocations, cela fait en tout cas naître des envies : un élève a ainsi demandé une caméra à sa maman car il souhaitait réaliser de petits films !
 
A voir : Entretien avec Jean-Pierre Jeunet, parrain du programme Les Enfants des Lumière(s)