Monsieur le Président,
Mesdames et Messieurs les Sénateurs,
Je vous remercie de cette invitation et suis très heureux de cette première opportunité d’échanger avec vous sur les enjeux, nombreux, qui sont ceux du CNC dans le contexte actuel.
Dans ce contexte, il n’est pas inutile de rappeler que le CNC est né en 1946, juste après les fameux accords Blum-Byrnes. Ces accords prévoyaient qu’en contrepartie d’un prêt financier pour la reconstruction de la France, les Etats-Unis auraient le champ libre pour exporter leurs films en France (avec alors un stock de 4000 films inédits, tournés pendant la guerre). Le cinéma français avait failli disparaître, submergé, mais c'est justement dans cette adversité, que la France a inventé l’un des modèles les plus ingénieux au monde de soutien au cinéma et à la création audiovisuelle.
Près de 80 ans après, où en sommes-nous ?
Les chiffres 2024 apportent des éléments de réponse instructifs.
Avec 181,3M d’entrées, en progression d’1 million par rapport à 2023, la France confirme tout d’abord qu’elle fait la meilleure reprise post-COVID de tous les pays comparables, Etats-Unis compris.
Cette performance, unique au monde, est tirée par le cinéma français. Avec une part de marché de nos films au box office qui s’établit à 44,4%, avec aussi 3 films français dans le top 5 (du jamais vu depuis 2011), nous apportons la meilleure réponse à ceux qui disent encore que notre modèle produit des films qui ne font pas se déplacer les gens en salle.
Ces 2 indicateurs combinés suffisent à montrer combien le cinéma en France est résilient, inventif, puissant. Combien la réussite de notre modèle est globale.
Cette réussite repose à la fois sur un parc de salles très dense et bien réparti sur le territoire, sur des habitudes de sortie au cinéma qui ont su être recréées après le COVID, sur une capacité à produire des films exceptionnels, pour tous les goûts, avec aussi une aptitude à rayonner qui fait du cinéma, toujours, le premier ambassadeur de la France dans le monde, en plus d’être un facteur important de redynamisation de certains de nos territoires.
La création audiovisuelle française n’est pas en reste, avec toujours un immense succès, à la fois critique et populaire. En 2024 encore, 99 des 100 meilleures audiences de fiction audiovisuelle à la télévision sont françaises. Avec, comme pour le cinéma, une remarquable diversité de propositions (des grands classiques revisités, comme Zorro ou Cat’s Eyes, ou des formats innovants, comme la saga documentaire d’animation L’armée des romantiques).
Même dans les secteurs plus en difficulté, l’animation et le jeu vidéo, il faut dire que le problème ne vient pas de notre écosystème, mais d’une conjoncture mondiale. Nous avons des champions, petits et grands, et c’est justement le rôle de la puissance publique de les accompagner dans ces moments difficiles, pour préserver tout leur potentiel de création de valeur et permettre à la France de rebondir plus vite et plus fort lorsque viendra la sortie de crise.
Quand on prend ces éléments ensemble, quand on voit les réussites exceptionnelles qui ont été celles de 2024, il y a lieu de se féliciter du modèle unique que la France a su mettre en place au fil des dernières décennies.
Ce modèle repose sur quelques principes simples : une solidarité de l’ensemble des acteurs, un financement qui pèse sur les diffuseurs (plutôt que sur les contribuables), une double logique d’automaticité et de sélectivité des aides correspondant aux deux grands objectifs, industriel et culturel, de l’action poursuivie par le CNC, et une approche qui assume d’être systémique.
Depuis 1946, ce modèle s’est constamment adapté pour intégrer les nouveaux entrants. Alors que les autres pays occidentaux ont vu leur système être, au fil du temps, grandement fragilisé, c’est ce modèle qui vaut à la France de demeurer, par le nombre d’écrans, le nombre de spectateurs, le nombre et la qualité d’œuvres produites ou co-produites, le nombre de prix remportés, le nombre de festivals, un grand pays de cinéma et de création audiovisuelle - cela, avec un peu de dépense fiscale, mais sans un euro de crédits budgétaires.
Souligner cette réussite, c’est également reconnaître l’union nationale qui s’est toujours faite autour de notre modèle, dont la force vient aussi de la constance des soutiens trans-partisans dont il a fait l’objet depuis 80 ans.
Aujourd’hui, toutefois, ce modèle est confronté à cinq évolutions rapides et fortes, cinq “ruptures”, dont la concomitance me semble constituer la toile de fond de notre discussion de ce jour, et de l’action du CNC pour les prochains mois. Je les évoque rapidement.
D’abord, une rupture culturelle, avec une bascule des audiences vers les plateformes sociales.
Longtemps, et encore tout récemment avec le COVID, on s’est inquiété de voir la salle de cinéma disparaître pour de bon. Elle est revenue avec force, tout particulièrement en France, et nous pouvons faire le pari qu’elle sera toujours là, comme expérience distinctive, comme expérience collective, immersive, unique. En tout cas, c’est ainsi que nous l’aimons, et que nous la défendons ardemment.
La rupture, c’est une concurrence qui ne se joue plus seulement entre le grand écran et la télévision, ni même entre les chaînes traditionnelles et les services de streaming, mais entre ces différentes pratiques culturelles d’une part, et la consommation de vidéos dans la boucle infinie des plateformes sociales d’autre part. Cette bascule est en cours. Elle est notamment évoquée par la dernière étude Deloitte sur les tendances technologiques.
En bref, on est en train de passer d’une consommation plurielle, mais notamment collective, rituelle et linéaire, à une consommation massivement individuelle, mobile, à la demande et sur des contenus qui ont comme point commun l’interactivité, une forme plus incarnée, ressentie comme plus authentique, en tout cas sur des contenus qui sont en passe de devenir une concurrence quasiment existentielle pour tous les types d’œuvre et d’expérience soutenus par une institution comme le CNC.
Une telle évolution invite à prendre beaucoup plus au sérieux que nous ne l’avons fait jusqu’à présent la question de l’éducation aux images - objet de la mission en cours d’Edouard Geffray. Elle invite également à se pencher sérieusement sur le parcours des œuvres vers les spectateurs, sur les conditions de diffusion et notamment de promotion, objet de réflexions en cours sur lesquelles je pourrai revenir si vous le souhaitez.
Ensuite, une rupture technologique, celle de l’IA générative.
L’histoire de l’image animée n’en est pas à sa première rupture technologique, mais l’onde de choc de celle-ci est d’ores et déjà massive, car elle impacte tous les aspects à la fois du processus créatif mais aussi de sa valorisation - ou de son invisibilisation.
Il faut saluer la maturation de la réflexion sur ce sujet au sein des secteurs créatifs. Il est pénible de voir certaines caricatures quand plus personne ne dit aujourd’hui qu’on pourrait faire comme si l’IA n’existait pas. Chacun est bien conscient que c’est en train d’arriver, et qu’il faut accompagner ce mouvement. Il faut l’accompagner en objectivant les impacts, en étant clairs sur les impacts négatifs, qui nous obligent à promouvoir une IA responsable (l’éthique n’est pas un gros mot), en étant volontaristes aussi sur les impacts positifs.
Le risque est double. D’une part, il est de laisser s’installer des usages de l’IA qui tueraient la création, ce qui est bien évidemment inacceptable du point de vue des artistes et des publics que nous défendons, mais également, en réalité, du point de vue de l’IA elle-même. Car, toute créative et utile qu’elle soit, elle ne l’est jamais qu’à proportion de la qualité des œuvres et des contenus qui la nourrissent. Ces œuvres ont un prix, et c’est l’intérêt même de l’IA de s’en acquitter, pour assurer son propre avenir.
Mais il y a un risque symétrique, d’autre part, celui de laisser d’autres pays - qui ont moins de préventions que nous - s’emparer de l’IA et d’en faire le pilier d’un nouveau modèle créatif, qui pourrait asseoir sa domination sur le nôtre si nous n’acceptons pas nous-même que des usages vertueux de l’IA puissent avoir leur place dans notre modèle.
Troisièmement, une rupture sociétale, avec la demande très claire, de la part de ceux qui vont voir les films, de la part de toute la société, que le cinéma assume enfin pleinement la mission d’exemplarité, qu’on lui a du reste toujours reconnue. Le cinéma a toujours eu la mission d’inspirer, mais il s’en est trop souvent acquitté, par le passé, au prix de contradictions que plus personne ne tolère. Oui, les conditions dans lesquelles les œuvres sont produites importent. Et quand on aime le cinéma, quand on croit dans son pouvoir de rendre meilleur, il y a comme un mouvement de recul, et même de rejet, devant la révélation de comportements d’un autre temps. Si nous n’entendons pas cela, nous risquons juste d’encourager la désaffection pour le cinéma.
Cela, il faut le dire très simplement, nettement, et il faut en même temps reconnaître l’important chemin parcouru par le secteur ces dernières années. S’agissant du CNC, la réaction a été rapide et forte : chacun salue aujourd’hui la conditionnalité des aides, qui a déjà permis de former plus de 6750 mandataires sociaux, producteurs, exploitants et distributeurs soit 100% des professionnels actifs depuis 4 ans ; mais aussi, depuis janvier, déjà 5000 professionnels sur les tournages. Un chemin reste à parcourir – nous sommes d’ailleurs en train de mettre en place une sensibilisation ambitieuse dans l’ensemble des écoles – et c’est également dans cette perspective que les conclusions de la commission d’enquête sont importantes.
4ème rupture, une rupture territoriale - ou pour être plus précis, un risque de rupture territoriale.
Il n’y a sans doute pas de plus grande question pour nos politiques culturelles aujourd’hui que l’articulation entre l’Etat et les collectivités territoriales. Dans le domaine du cinéma et de la création audiovisuelle, la situation est moins préoccupante que dans d’autres secteurs culturels. Elle l’est néanmoins et je voulais vous en dire un mot.
Il faut tout d’abord se réjouir que l’intégralité des régions aient souhaité maintenir les aides à la production, en écho à une production qui se territorialise de plus en plus, et c’est heureux. Il faut en revanche noter que trois régions seulement ont maintenu leurs aides à la diffusion (les Hauts de France, la Bretagne, et la Réunion). Parmi les régions qui replient leurs financements, à l’exception des Pays de la Loire, seule région à se désengager fortement, les autres le font d’une manière qui reste modérée.
Ce que je veux dire ici, c’est le besoin de ne pas relâcher l’effort sur la diffusion, notamment sur l’éducation aux images. C’est de faire en sorte qu’il n’y ait pas de disparité territoriale dans cet effort. Partout, il faut souhaiter que l’Etat et les collectivités s’engagent ensemble, y compris de manière renouvelée.
5ème et dernière rupture, une rupture géopolitique, avec les échos que nous avons d’une possible offensive américaine contre notre modèle.
Avec 4% de cinéma étranger au box-office américain en 2024, le cinéma a toujours été un intérêt purement offensif pour les Etats-Unis. Cela ne date donc pas de ces dernières semaines.
Quand il est dit que le modèle européen est « pénalisant » et « déloyal » pour les acteurs américains (ce sont les termes de leurs derniers échanges de courriers avec la Maison blanche), il faut rappeler que ce modèle est le moteur d’un marché qu’ils dominent largement. Ils sont les premiers à en bénéficier. La France en particulier est un marché où les films américains surperforment. Il faut donc rappeler, avec le calme des vieilles troupes, la vocation de notre régulation, qui non seulement s’applique à tous de la même façon (à nos acteurs nationaux comme aux acteurs étrangers), mais surtout qui vise à créer de la valeur pour tous. Le monde dans lequel il n’y aurait plus de régulation en France mais toujours la même valeur créée, ce monde n’existe pas.
En réalité, un certain nombre d’acteurs américains sont très conscients de l’intérêt de ce modèle, et sont dans une démarche de renforcement de leurs engagements avec la France. C’est notamment le cas de Disney.
Cela étant dit, il ne faut rien exclure, et nous nous préparons donc à toutes les hypothèses. On observe notamment beaucoup de fébrilité autour de la directive SMA et de sa transposition. A ce stade au sein de l’UE, 16 pays ont mis en place des obligations d’investissement pour les plateformes ; 11 y réfléchissent ; sans parler d’autres pays, comme le Brésil, qui y réfléchissent également.
En tout cas, il demeure une grande incertitude dans ce nouveau contexte international, qui nous oblige à clarifier nos priorités.
Pour le CNC, elles sont claires : continuer de renforcer nos liens avec les Américains si l’opportunité s’en présente mais se préparer aussi à toutes les hypothèses ; accélérer la structuration d’une Europe du cinéma et de la création audiovisuelle, sur la base d’échanges bilatéraux qui ont été particulièrement nourris ces dernières semaines et dans le cadre des EFAD, l’association des CNC européens, aussi bien sûr en lien avec la Commission et le Parlement européens ; par ailleurs, être à l’écoute de nouvelles opportunités ailleurs dans le monde.
Voilà les cinq ruptures que je trouve, en tout cas l’analyse que j’en fais, en arrivant au CNC.
Face à ces ruptures qui sont autant de défis et d’opportunités, le CNC a un rôle évident à jouer. Un rôle financier, un rôle réglementaire, un rôle de réflexion et d’orientation aussi, pour objectiver les tendances, organiser les discussions, identifier des solutions, et trouver des compromis pour avancer ensemble.