"200 000 fantômes", à voir sur cnc.fr

"200 000 fantômes", à voir sur cnc.fr

05 août 2020
Cinéma
200 000 fantômes de Jean-Gabriel Périot
"200 000 fantômes" de Jean-Gabriel Périot
En 2007, Jean-Gabriel Périot achevait, avec son film 200 000 fantômes, un travail passionnant sur le photomontage et la mémoire. A cette occasion, le réalisateur évoque son travail autour des images.

Les images sont fixes. En leur centre, la photo répétée d’un monument d’abord en construction, puis, étincelant, enfin, anéanti par une bombe. Ce monument, c’est le Dôme de Genbaku, mémorial dédié aux victimes d’Hiroshima dont on voit l’évolution au cours du siècle dernier grâce à un savant montage d’archives photographiques. Une œuvre unique qui interroge notre rapport au temps, à la mémoire, à l’oubli et qui rappelle notamment le travail de Chris Marker. Rencontre avec le réalisateur de Nos défaites (2019).

Comme beaucoup de vos courts métrages, 200 000 fantômes est un montage de photos. Comment cette technique s’est-elle imposée à vous ?

Cela vient d’un de mes premiers courts, 21.04.02, dont l’origine était une installation vidéo. Il s’agissait d’un journal intime pour lequel j’avais scanné tout ce que je possédais comme images fixes. Je n’avais pas d’intérêt particulier pour la photographie mais 21.04.02 m’a ouvert des possibilités en termes de matière, de montage et de récit. Par la suite, j’ai continué à réaliser des courts sur ce principe, jusqu’à 200 000 fantômes.

200 000 fantômes prend pour objet principal le Dôme de Genbaku. C’est un choix hautement symbolique qui s’inscrit dans votre travail sur la mémoire et la perception de l’Histoire.

J’ai beaucoup lu sur Hiroshima pendant des années. À un moment donné, lors de mes recherches, je suis tombé sur ce Dôme, laissé volontairement à l’état de ruines depuis l’explosion de la bombe atomique. Il incarnait pour moi une espèce de court-circuit temporel, avec la ville moderne qui s’est développée autour. L’histoire de ce Dôme se conjuguant au contemporain m’intéressait. Je trouvais même ça particulièrement émouvant.

Comment s’organise votre travail de documentation pour recenser toutes ces images ?

C’est un très gros boulot ! Nous avions un budget assez limité qui nous obligeait en outre à trouver des images gratuites ou peu coûteuses. Personne n’a les moyens d’acheter 1000 photos... Ces contraintes font cependant partie de la recherche. Nous avons travaillé principalement avec les institutions publiques d’Hiroshima, les archives municipales notamment. J’avais au début une assistante japonaise qui a défriché un peu le terrain, puis je l’ai rejointe. Éplucher toutes ces archives n’était pas compliqué, juste très long. Ça nous a pris six mois.

Le principe de votre montage ressemble un peu à celui d’un flip book, avec ce Dôme qui s’effeuille à l’infini au centre de l’écran.

Pas faux, oui, avec cette impression d’animation que donne la superposition. Ce n’est pas une inspiration consciente. Mon idée consistait simplement à recréer du mouvement, donc de la “vie”, à partir d’images figées.
Au début, on ne sait pas trop où l’on est, ce monument qu’on ne connaît pas forcément pourrait être en France.
C’est volontaire. Je voulais faire un film à la fois sur Hiroshima et sur la destruction en général, qui ne concerne pas uniquement Hiroshima. J’aime bien quand un film déborde son propre sujet.

Comment avez-vous travaillé avec le groupe britannique Current 93 pour la magnifique chanson mélancolique qui parcourt le film ?

Le morceau existait, nous l’avons juste acheté. Je trouvais qu’il aurait pu être écrit pour mon film. Les mots sont très justes (il faut comprendre l’anglais) et la boucle au piano correspond parfaitement au mouvement que je voulais imprimer au montage.

200 000 fantômes est un objet insaisissable qui a d’ailleurs reçu plusieurs prix dans des domaines aussi différents que le documentaire, le cinéma expérimental et même l’animation. Dans quelle catégorie vous classez-vous ?

Spontanément, je dirais le documentaire. Même si cela n’apparaît pas clairement, le film est très rigoureux au niveau historique et de la classification des photos. Je ne pense cependant jamais au genre quand j’élabore un projet. Ce sont les gens dans les festivals qui, par commodité, rangent les films dans des catégories. Je n’ai rien contre. Je trouve ça généreux d’avoir un prix dans un festival d’animation ! (rires)

Avez-vous d’autres projets de courts métrages de ce type ?

Non. Avec 200 000 fantômes, je pense avoir fait le tour de la question. Un cycle s’est achevé avec ce court métrage, je suis passé à autre chose.

 

200 000 fantômes

Scénario et montage : Jean-Gabriel Périot
Montage son : Xavier Thibault
Musique : Current 93
Production: Envie de Tempête Productions