De la 2D au stop motion
« Je viens de l’animation 2D traditionnelle. J’ai commencé par de l’animation dessinée avec un premier court métrage que j’ai réalisé quasiment toute seule. J’ai ensuite travaillé sur plusieurs publicités et j’ai beaucoup dessiné seule. Mais à un moment, le dessin m’a saturée, j’avais besoin de me renouveler, de trouver un autre medium. Je faisais une sorte de blocage. Je suis très attirée par les marionnettes et le monde de la miniature depuis l’enfance. J’avais envie depuis longtemps de me rapprocher de la stop motion (https://www.cnc.fr/series-tv/actualites/lanimateur-stop-motion-un-artisan-de-lanimation_1172564). C’est une façon différente d’animer et de concevoir le film. J’ai franchi le pas avec Raymonde ou l’évasion verticale mais je ne sais pas si le déclic a été l’histoire, le scénario ou l’état dans lequel j’étais professionnellement parlant. »
Le clin d’œil au 9e art
« J’ai gardé deux personnages du court métrage en 2D, comme un petit fil me rattachant à cette technique. Ces deux femmes sont dessinées image par image sur ordinateur et ces dessins ont ensuite été plaqués sur l’image de Raymonde faite en animation en volume. Cette différence de technique les fait appartenir à un monde différent, elles sont une représentation de l’esprit de Raymonde, un peu comme les BD où il y a un petit diable et un ange qui se chamaillent au-dessus de la tête du héros. J’ai choisi de représenter ainsi Élisabeth Báthory, une comtesse hongroise, et Sainte Thérèse d’Avila qui fut une femme très érudite. Elles ont donc le rôle du diable et du dieu même si en réalité, il n’y en a pas une plus morale que l’autre. Elles sont davantage des acolytes que des ennemies.
L’hommage à un lieu d’enfance
« La maison de Raymonde est inspirée d’une petite maison appartenant à ma famille depuis trois générations. Elle se trouve dans le Morvan et était l’un des bâtiments d’une ferme de mes arrière-grands-parents qui a été vendue, à l’exception donc de cette petite maison. Je viens d’une famille très nostalgique et mes oncles ont tenu à la garder en l’état, avec tous les objets accumulés par mes aïeux. Elle est devenue une sorte d’écomusée très étrange, avec cette atmosphère très 19e siècle peu confortable – il n’y a par exemple pas de canapé – et de salpêtre. La maison de Raymonde y ressemble même s’il ne s’agit pas d’une copie conforme. Je me suis simplement inspirée de son atmosphère et de sa forme. »
La naissance d’une chouette
« Le personnage de Raymonde et le décor sont arrivés en premier, l’histoire a été imaginée ensuite. Je savais que je voulais voir Raymonde évoluer dans un décor champêtre. Je la voyais aussi avec un fichu sur la tête et des bottes en caoutchouc – elle ne les a plus dans le film, mais les bottes figuraient dans mes dessins préparatoires. J’ai eu envie, dès le départ, de faire des personnages à têtes d’animaux. Je ne sais pas précisément pourquoi, peut-être parce que la césure entre l’animal et l’homme m’intéresse : je pense que la séparation entre les deux n’est pas toujours très nette… Depuis le départ, j’imagine Raymonde avec une tête de chouette et des traits autistiques : elle est très en retrait et a du mal à communiquer avec les habitants du village qui ont tous les codes de la société. Elle n’arrive pas à trouver le moyen de se rendre agréable. C’est joli une chouette, mais peu expressif, avec ce regard fixe qui peut être touchant mais assez impénétrable. Les animateurs ont réussi à faire passer beaucoup de choses simplement avec les yeux, les sourcils et le corps. C’est aussi un oiseau de mauvais augure qui n’a pas toujours bonne réputation, ce qui correspondait bien à ce que je voulais raconter. »
Un costume sur mesure
« Le « squelette » de la marionnette de Raymonde est constitué de morceaux de bois et d’armatures en acier avec des rotules très précises. Nous avons mis par-dessus de la mousse sur laquelle nous avons plaqué un jersey teinté couleur peau avant de coller des plumes. Le visage, lui, a été réalisé en résine sur laquelle nous avons collé des plumes de poule dont nous n’avons gardé que l’extrémité. On a aussi utilisé le duvet qui est à la base de la plume, en le collant en rang pour recréer cette texture de plume à l’échelle d’une marionnette. Nous n’avions que deux Raymonde quasiment identiques pour le tournage. Seule différence : l’une pouvait se déshabiller pour réaliser les scènes dans le lac. Chaque marionnette a demandé presque deux mois d’un travail très minutieux. Nous avons au départ essayé de créer une matière faisant penser à des plumes directement dans la résine. Mais j’étais très attachée au réalisme des matières pour ce film, d’où l’idée d’utiliser des vraies plumes. J’ai eu la chance de travailler avec l’équipe de JPL Films qui n’en était pas à son premier film. Ces professionnels avaient donc un vrai savoir en termes de matière. Dès qu’une référence visuelle leur était donnée, ils avaient instantanément un éventail de possibilités en tête. Seule, je ne m’en serais pas sortie. La qualité de Raymonde ou l’évasion verticale leur doit beaucoup.
Le travail des textures
« Le facteur, qui est un chien, a été élaboré à partir d’une peluche synthétique. La technique d’armatures et de mousse est la même que pour Raymonde, mais nous avons ensuite utilisé du tissu pour recouvrir le tout. La peluche synthétique du chien a été traitée à la laque et à la colle avant d’ajouter un traitement du poil peigné pour recréer des petites mèches. Les autres personnages ont été réalisés de la même façon. Les décors, eux, ont été créés à partir de peluches, de fibres naturelles végétales de coco et de soie de porc bouclée qui donne ce rendu assez cotonneux (c’est une matière utilisée notamment pour bourrer les fauteuils, en tapisserie)… Nous avons utilisé des fibres différentes pour représenter les végétaux, les feuillages des arbres, etc… Il fallait aussi faire attention aux questions d’échelle. Lorsqu’on crée un décor de campagne par exemple, avec des collines et une perspective un peu lointaine, on réalise en réalité une fausse perspective comme au théâtre et il y a des passages pour que l’animateur puisse circuler dans le décor. C’est un décor en anamorphose qui ne fonctionne que depuis la caméra : dès qu’on se décale, ça ne marche plus. »
L’envol de Raymonde
« La scène de survol de la forêt est le seul plan que j’ai animé. J’avais fabriqué comme un tapis roulant en installant de la moquette, la partie caoutchouc au-dessus, sur des rouleaux. J’ai ensuite posé par-dessus des tapons de fibres de coco ou de soie de porc bouclée peinte en vert. Il y avait plusieurs textures différentes pour créer comme des nuages qui, massés les uns à côté des autres, donnaient une impression de forêt. A chaque image, il fallait tirer le tapis pour faire défiler la forêt et lorsque les arbres arrivaient à la fin, je les remettais au début pour continuer la scène. Pour donner ensuite l’impression que les arbres se transforment, j’ai délité la matière du départ, image par image, puis j’ai apporté des copeaux de bois teints en vert. L’animation en volume est un vrai travail artisanal. Après le tournage, nous avons ainsi eu besoin d’environ trois mois de post-production pour gommer certains éléments comme les tiges des personnages et ajouter des trucages tels que des vaguelettes dans l’eau quand Raymonde se baigne ou de la fumée par endroits. »