L’affaire judiciaire du Bugaled Breizh était encore en cours au moment de l’écriture de la série. Comment vous-êtes-vous emparées du sujet ?
Anne Landois : Le sujet était complexe, nous nous attaquions en effet à un monument. Le mystère du naufrage du Bugaled Breizh [en 2004, entraînant la mort de cinq marins, ndlr], est presque un drame patrimonial pour la Bretagne. Depuis vingt ans, une génération est passée mais cette histoire a tellement imprégné la région qu’elle concerne même des personnes qui n’ont pas connu l’affaire de près. Heureusement, Sophie (Kovess-Brun) est originaire du Finistère Nord. Elle a la légitimité pour en parler. Il aurait été plus compliqué d’aborder le sujet avec notre seul regard extérieur de scénaristes parisiennes.
Comment avez-vous défini votre approche ?
Anne Landois : Nous sommes allées directement expliquer aux habitants ce que nous voulions faire. Le directeur de production [Alain Bonnet, ndlr] s’est rendu sur le lieu du tournage, au Guilvinec, au moment des repérages pour rencontrer le maire, le président du syndicat des pêches ainsi que l’armateur qui a accepté de nous louer un bateau pour nos scènes en mer. Bateau que nous avons rebaptisé Bugaled Breizh… Quand on connaît la superstition des marins, ce n’était pas évident. L’armateur que nous avons trouvé a tenu à demander l’autorisation à celui du vrai Bugaled Breizh de pouvoir apposer le nom de son bateau, temporairement, sur l’un des siens. Ensuite, il a fallu obtenir le droit de tourner dans les tribunaux, celui de Brest et celui de la Cour d’appel de Rennes.

Aviez-vous conscience de l’enjeu autour de l’affaire du Bugaled Breizh dans la région avant de débuter le tournage ?
Sophie Kovess-Brun : Non, pas vraiment. Je connaissais bien le sujet, ses répercussions médiatiques. Mais je n’avais pas mesuré son impact émotionnel sur la population. Nous avons changé de point de vue nous-mêmes. Nous avons pu parler aux protagonistes directement concernés par l’affaire comme l’avocat des familles Christian Bergot. Nous avons fouillé le dossier, nous avons échangé également avec le contre-amiral Dominique Salles, sous-marinier en charge de l’expertise. Nous n’aurions pas fait la série sans leurs témoignages. Nous ne pouvions pas nous baser uniquement sur ce qui avait été publié dans la presse.
Anne Landois : J’ai d’ailleurs été très surprise qu’ils acceptent de témoigner. D’autant que Christian Bergot est désormais à la retraite. J’ai trouvé quelqu’un du barreau des avocats de Brest qui a accepté de faire suivre ma demande, et il m’a rappelé aussitôt. Tous ceux qui ont travaillé sur ce dossier ont besoin de parler, d’exorciser, de se raconter. C’est l’affaire de leur vie ! Pour le contre-amiral Dominique Salles, cette mission est la plus longue de sa carrière.
Comment avez-vous transposé ces témoignages dans une fiction ?
Anne Landois : Nous avons fait attention de ne pas rencontrer les familles des victimes qui étaient impliquées émotionnellement dans l’affaire. Faire de la fiction à partir de la livraison d’un chagrin vécu aurait demandé trop de responsabilité. Il fallait se laisser une liberté de création, qui est le propre des scénaristes de fiction.
Sophie Kovess-Brun : C’est également pour cette raison que nous avons changé les noms. Nous avons travaillé avec ceux qui, techniquement, pouvaient nous informer du dossier, de la façon dont les choses se sont déroulées. Ensuite, nous avons inventé.
La série parle aussi en filigrane du monde des marins. En quoi était-il important de ne pas délaisser cet aspect ?
Anne Landois : Il fallait trouver un moyen de traiter cet univers sans en avoir une approche trop réaliste. Nous nous sommes inspirées de la série de genre pour esthétiser cette atmosphère. Laure de Butler, qui a réalisé la série, a réussi à sublimer le sujet avec sa mise en scène très délicate, élégante. Une certaine mélancolie s’en dégage. Elle va de pair avec cette image que j’ai de la Bretagne et de ce monde de la pêche qui est difficile.

Vous avez filmé toute la série au Guilvinec et à Penmarc’h dans le département du Finistère. Comment avez-vous abordé le tournage sur place ?
Sophie Kovess-Brun : Nous avons effectué un travail préparatoire très approfondi au moment du repérage.
Anne Landois : Nous avions besoin de la Région Bretagne, de tourner la série sur place pour que l’histoire ait du sens. Nous avons obtenu une aide importante de leur part. Nous les avons tenus informés de nos démarches, de nos entretiens, de notre avancée. Notre équipe a « envahi » le Guilvinec pendant trois mois. Il a donc fallu se faire accepter. Le fait de mélanger des équipes bretonnes avec des équipes parisiennes a également permis de favoriser les rencontres.
37 Secondes, minisérie en 6 épisodes de 52 min

Créée et écrite par Anne Landois et Sophie Kovess-Brun
Réalisée par Laure de Butler
Avec : Nina Meurisse, Mathieu Demy, Jonas Bloquet…
Musique : Clément Tery
Sociétés de production : Alba Films, Colette Productions, Arte
A voir sur arte.tv et le 3 avril 2025 sur Arte
Soutien sélectif du CNC : Fonds de soutien audiovisuel (Aide sélective)